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04
févr.

Brave New World EP02 : Aux origines du système de crédit social chinois

“Je vous promets que nous n’avons pas vendu l’idée au gouvernement chinois !”, rigole Charlie Brooker, le producteur de la série Black Mirror, lors d’un entretien pour The Daily Beast. Le contexte ? Un débat sur les parallèles entre “Nosedive”, un épisode de la série, et le système de crédit social mis en place par le gouvernement chinois dans le but d’attribuer une note à chaque citoyen en fonction de son comportement.

Au-delà des scénarios orwelliens qui nous fascinent et nous alarment à la fois, les publicitaires européens ont un double intérêt à suivre attentivement les développements technologiques et sociaux qui viennent de Chine. Tout d’abord, parce qu’affiner encore plus la précision du ciblage publicitaire semble être indissolublement lié à la collecte de données biométriques. Et dans ce domaine, la Chine donne le La. Deuxièmement, parce que le projet chinois est unique dans son ambition d’organiser la société en s’appuyant sur la big data. Ce projet est également épatant dans son approche d’établir un score de fiabilité pour chacun et de “vérifier” officiellement sa sincérité.

Dans le précédent article de la série Brave New World, on se penchait sur la question de l’évolution de notre conception de la nature humaine grâce aux révolutions infotech et biotech. En allant plus loin cette fois-ci, nous allons nous interroger sur leur impact sur l’évolution de l’organisation sociale et sur le climat des affaires.

Sécurité et profitabilité

La Chine dispose d’une infrastructure digitale unique qui fait envie aux annonceurs mais qui fait également horreur aux Européens biberonnés au RGPD. Si en 2016 le pays comptait une caméra de surveillance pour 8 habitants, en 2020 on s’attend à ce que le rapport devienne d’une caméra pour deux habitants (selon BFMTV). Cet avantage concurrentiel technologique a été rendu possible, en partie, grâce au parcours historique du pays. Depuis 1994, l’Internet chinois a indéniablement fait partie du processus de mutation du régime communiste vers un “socialisme de marché aux couleurs chinoises”. A partir des années 2000, à l’aide de l’entreprise canadienne Nortel Networks, le ministère de la Sécurité publique a mis en place un projet de télésurveillance en réseau à l’échelle nationale permettant de relier tous les services de police (locaux, régionaux, nationaux) au sein d’un réseau intranet fermé. Ce système reliait les caméras dotées de logiciels de reconnaissance faciale aux bases de données qui contenaient les dossiers d’identification de chaque citoyen. Dès la mise en place d’internet dans le pays, une collaboration permanente s’est instituée entre les autorités chinoises et les entreprises (au début occidentales) spécialisées dans le déploiement d’infrastructures réseau pour contrôler l’accès des données sur le territoire. Cette collaboration avait pour but de booster la croissance exponentielle du marché de la reconnaissance faciale par vidéo (INA Global). Aujourd’hui, à titre d’exemple, ces caméras de surveillance sont déployées pour pénaliser ceux qui traversent aux feux rouges.

Pourquoi ce petit détour historique ? Parce que nous avons toujours tendance à chercher dans l’histoire l’explication des différences de perception à l’égard de certaines pratiques. Entre la Chine et l’Europe, la perception de la collecte de données ainsi que les habitudes de consommation varient considérablement. 80% de Chinois sont complètement à l’aise face à l’utilisation commerciale de leurs données personnelles, contre 40% des occidentaux (selon une publication du Petit Web). En citant une étude de la China’s Payment & Clearing Association, TechCrunch nous rappelle qu’en 2016, 70% des consommateurs étaient à l’aise avec l’idée de payer avec leurs données biométriques. En 2017, ce ratio a grimpé à 85%.

Cette année, plus de 60% des utilisateurs d’Alipay ont payé soit en faisant un selfie, soit en scannant leurs empreintes. La compétition entre les géants Tencent et Alibaba semble accélérer le rythme d’adoption du paiement biométrique.

Ici comme ailleurs

Et pourtant, la collecte de données biométriques n’est pas une pratique propre ni aux géants du web ni à l’état chinois. Depuis des années, nous scannons nos passeports biométriques dans les aéroports. Dans le discours des acteurs publics, cette pratique a été articulée autour du nexus liberté / sécurité, où il est nécessaire de permettre cette petite intrusion afin que l’état puisse continuer d’assurer notre sécurité. En revanche, pour les acteurs du secteur privé, un autre discours rend légitime cette pratique. Elle est présentée non pas comme une menace à l’égard de la vie privée mais, bien au contraire, comme un moyen de la renforcer. Dans cette logique, l’identification biométrique permet de se protéger contre les risques d’usurpation d’identité. Activer le déverrouillage d’un smartphone par reconnaissance faciale ou à l’aide de nos empreintes, c’est s’assurer que personne d’autre ne parvienne à le faire. Ce sont des facteurs comme la facilité d’usage qui favorisent l’adoption à grande échelle de ces pratiques (en Europe comme en Chine).

Mais la biométrie devient périlleuse dès lors que les données collectées par des sources différentes sont centralisées, permettant même la surveillance en temps réel du comportement des individus.

Dans le panopticon : la “gamification” de la confiance

En bref, le système de crédit social vise à mesurer à quel point les individus sont dignes de confiance. Le projet a trois dimensions principales : la sphère publique, la sphère privée et la sphère sociale. Le principe clé ? Une mauvaise conduite dans une certain domaine d’activité va engendrer des conséquences dans un autre. Le score ainsi généré permet d’attribuer ou retirer certains droits : travailler dans une industrie, démarrer sa propre entreprise ou bien encore inscrire son enfant dans une école privée. Plus généralement, la visée centrale du crédit social est d’établir un certain niveau de confiance au sein de la société qui libère le développement des échanges économiques. Tandis que le système rappelle le dossier individuel tenu par l’unité de travail lors de la période maoïste, celui-ci en diffère radicalement puisqu’il a vocation à être montré : aux autorités publiques, aux entreprises et même aux amis et contacts professionnels. Le score ainsi obtenu fonctionne un peu comme les check-ins dans les lieux trendy.

La médiatisation de ce système permet de créer l’effet panoptique décrit par Jeremy Bentham : chaque individu intériorise la surveillance dont il fait l’objet jusqu’à s’auto-contrôler lui-même.

Il s’agit d’un système qui exploite notre propre ego, le désir de mener des vies instagrammables et cette habitude que nous avons déjà prise depuis que nous sommes sur les réseaux sociaux : penser nos expériences en fonction de comment elles vont être reçues et jugées par les autres. Voici le génie de cette méthode. Nous y participons de notre plein gré. Donc au-delà des questions portant sur la collecte abusive des données, peut-être que la question éthique la plus bouleversante tient à la définition et à la légitimité des normes acceptables de comportement.

AE